Les Chroniques de Lucullus n°692
Reprendre la main sur la commercialisation de ses productions
Un des soucis que rencontre l’agriculteur est de choisir comment vendre ses récoltes. En règle générale il vend ses productions à des coopératives ou à des grossistes, des structures établies. Mais il peut également, selon la production, faire de la vente directe ou encore la transformer avant d'en vendre le produit. Le choix est souvent fait au début de l'installation dans un projet d'exploitation mais il arrive que l'exploitant décide de changer d'orientation.
C'est ce qu'à fait Romain Prodel. Il est installé entre Corrèze et Dordogne où il cultive 130 ha. Il y a peu, un an et demi, il a choisi de transformer lui même une partie de ses productions, 10 ha de Colza et 10 ha de tournesol. L'objectif est économique. La tonne d’oléagineux ainsi valorisée atteint 1 500 €/t, contre 500 €/t en négoce.
La vente en circuit court de ce genre de production n'a rien d'évident. Toutefois les 20 ha concernés sont triés, pressés à froid et transformés en huile. Les résidus sont mis en tourteaux. Ce changement lui assure 30 % de gains en plus.
Les rendements sont les suivants : 44 q/ha (*) en colza, 32 q/ha en tournesol.
Romain Prodel explique :
" En tant que céréalier, on est toujours content de faire de bons rendements. Ma motivation première reste économique, mais je trouve aussi gratifiant d’aller au bout du processus de transformation. À mon avis, il faut arrêter la course aux rendements et miser davantage sur la commercialisation pour mieux maîtriser ses prix."
Là aussi on est loin du paysan bourrin que certains aiment à décrire lorsqu'ils sortent de leur "grande ville", Romain Prodel a un beau cursus. Bac Pro agroéquipement, BTS puis licence pro en agronomie. D'abord employé dans une ETA (*) en Bretagne, notre paysan décide de retrouver son terroir natal. De retour au pays, il reprend une exploitation en bio délaissée et la convertit en traditionnel.
Je cite l'article :
"Sa rotation associe colza, blé, orge, triticale G4 semences, féverole et tournesol, en travail du sol simplifié et semis direct." Le choix des semences à haut rendement en huile est primordial. Il a choisi Ambassador en colza, Angelo en tournesol. L'itinéraire technique est classique mais il refuse la pulvérisation d'insecticide.
" C’est un argument de vente. Si besoin, je l’injecte au niveau du sol. Les terres argilo-limoneuses ont du potentiel. En colza, la campagne 2024-2025 atteint 44 q/ha. Cette année, il est très beau, on devrait faire un peu mieux " .
Tout cela est bien joli mais la transition demande des investissements et du savoir faire.
" J’avais la volonté de produire autrement, sans forcément trop sortir des sentiers battus" .
Entre un trieur neuf, des presses d'occasion, les filtres et les équipements divers le montant de l'investissement est de 60.000 €. L'atelier est entré en production en 2024.
Le travail est technique. Il faut trier les graines, éliminer les poussières et surtout éviter tout échauffement. Ensuite le temps de travail est long, presser 200 kg de matière brute prend 6 à 7 heures pour obtenir 80 L d'huile.
" C’est le bon réglage pour ne pas avoir besoin d’être tout le temps à côté et ne pas laisser trop d’huile dans les tourteaux." explique-t'il. Après le pressage vient le décantage de 3 semaines en fût et aucun produit chimique comme l'hexane n'est utilisé. Il a fallu ensuite démarcher, se faire connaître, constituer un réseau de vente.
A ce jour il vend 20.000 L d'huile à des professionnels, aux particuliers, à des cantines scolaires et même en magasins. Les prix sont étudiés pour une meilleure valorisation. Il tend actuellement à vendre ses huiles en bidon de 5 litres
"Pour les clients le prix est moins cher, 4 €/l, et de mon côté c’est moins coûteux que des bouteilles. II n’y a qu’une étiquette, et les bidons sont réutilisables. En trois voyages aller-retour de la ferme au consommateur, un bidon est amorti."
L'objectif et de produire 100.000 L par an mais Romain Prodel ne se limite pas à l'huile et au tourteau, il vend 30 t de blé directement à une minoterie.
"Oui, c’est réaliste par rapport au nombre de consommateurs que je pourrais toucher. L’engouement pour les circuits courts se vérifie et je n’ai pas de concurrents dans mon secteur."
Voilà un agriculteur qui a compris qu'évoluer dans son projet d'exploitation est un gage de meilleur revenu
Félicitation à lui et bon vent/
(*) q/ha : quintaux à l'hectare
(*) ETA : Entreprise de Travaux Agricoles
Source : Terre-Net/Nicolas Mahey
Valorisation des zones humides par l'élevage
C'est un réel casse-tête. Les zones humides de la baie de Somme sont soumises à de fortes réglementations et restrictions. Néanmoins des éleveurs comme Mathieu Brassart le font très bien.
Je cite l'éleveur installé sur le GAEC (*) familial à Sailly-Flibeaucourt:
"Ce ne sont pas les prairies les plus rentables de l’exploitation c’est sûr, mais elles sont bien adaptées à l’engraissement des bœufs et elles sont moins séchantes l’été".
Il élève toute la filière bovine, des vaches laitières, des génisses et des bœufs.
"On trait 125 vaches, on garde toutes les femelles pour le renouvellement et les mâles pour en faire des bœufs d’engraissement".
Mais qu'est ce donc que ces prairies humides ?
Ce sont des terres agricoles, dites bas-champs, gagnées sur la mer au fil des ans grâce à la digue située derrière le littoral. Elles sont exposées aux inondations et donc souvent humides.
Le GAEC possède 70 ha de prairies permanentes dont 45 dites prairies humides situées sur les bas-champs.
L'agriculteur explique les contraintes que cela lui impose :
"Les animaux intègrent ces parcelles au 10 mai, alors qu’on démarre le pâturage au 15 avril sur nos autres prairies. Il y a toujours environ un mois de décalage".
Outre le décalage dans le temps il existe des problèmes sanitaires liés à ces terrains. Effectivement ils présentent des risques parasitaires ce qui oblige à certaines précautions. Mathieu Brassart n'y met que les bœufs.
"On les sort début mai. Ils ont 15 mois à peu près lors de leur première saison dehors. Et on les rentre entre le 15 octobre et le 1er novembre. Il ne faut pas trop tarder sinon la bétaillère ne rentre plus dans les parcelles à cause de l’humidité. Ils font une deuxième saison de pâturage et on les vend à 30 mois".
Le reste du temps les animaux sont en stabulation où ils sont nourris au maïs et à la pulpe avec un ballot de fanes de pois et du correcteur.
"On leur met en plus de la pulpe et du tourteau en phase d’engraissement. L’avantage des Herefords, c’est qu’ils ont un bon indice de consommation. On sort des bœufs à 350 kg de carcasse, c’est correct !".
Pour ces bas-champs le GAEC touche des aides MAEC (*), environ 4000 €, visant à accompagner le changement de pratiques agricoles en faveur de la biodiversité, de la qualité de l’eau et de la lutte contre l’érosion.
Il est concerné par le MAEC MHU(*) mais je vous passe les détails c'est d'une complexité infernale.
Mathieu Brassart peut fertiliser ses sols à l'exception de la zone Natura 2000 où on ne peut par utiliser d'engrais. Il y a donc un retard autorisé au fauchage ou au pâturage. Le GAEC y fait du foin.
(-)GAEC : Groupement Agricole d'Exploitation en Commun
(*)MAEC : Mesures Agro-Environnementales et Climatiques
(*)MHU Mesure Préservation des milieux humides − Maintien en eau des zones basses de prairies (MHU 4)
Gaec le Souffle de la Baie (80) en chiffres :
5 associés et 2 salariés
420 ha de SAU dont 70 ha de prairies permanentes
380 bovins dont 125 vaches laitières
Source : Web-Agri/Delphine Scohy
Broyage des jachères : quelles dates d’interdiction en 2026 ?
Vous pensiez peut-être qu'un agriculteur peut faucher ses prairies quand bon lui semble car de toutes les manières il est chez lui ? Que Nenni, il est soumis à une réglementation rigoureuse.
A chaque printemps c'est la même chose, il existe une période de 40 jours où fauchage et broyage sont interdits sur les jachères déclarées sur Telepac (*). Cela s'applique également aux bordures de champs, bande le long de forêts sans production et bande tampon éligible aux aides de la PAC (*). Les dates des périodes peuvent varier selon les départements. Pour 2026, l’interdiction court du 1er mai au 9 juin dans les Ardennes, l'Allier, ou encore les Pyrénées-Atlantiques, du 4 mai au 4 juillet dans le Nord, du 5 mai au 13 juin en Moselle, du 10 mai au 20 juin dans la Vienne, du 16 mai au 24 juin dans le Loir-et-Cher, ou encore du 20 mai au 1er juillet dans la Marne.
Pourquoi donc de telles mesures ?
Elles visent à protéger la faune sauvage en période de reproduction ainsi que la nidification des oiseaux nichant au sol comme la perdrix grise, l'alouette des champs ou la caille des blés. De plus gros mammifères utilisent également les jachères pour mettre bas et cacher leur progéniture comme les chevreuils, les lapins et les lièvres. Il faut rajouter à cela les colonies de bourdons et d'abeilles qui butinent dès les printemps toutes les fleurs des jachères. Le comportement des animaux peut varier en fonction des régions et c'est pourquoi les dates varient.
Il peut exister des dérogations pour des raisons de sécurité près des habitations ou le long des routes.
Utilité du broyage :
Le broyage des jachères peut être nécessaire pour éviter l'installation d'adventices (*) ou la fermeture du couvert. Les couverts sont des plantations permanentes ou temporaires entre des plantations. Cela évite la concurrence en eau et nutriments avec la culture suivante.
Pour le point suivant je cite l'article dans son intégralité, pour bien montrer la complexité des réglementations même si elles sont nécessaires.
Ne pas confondre avec l'interdiction de valorisation des jachères
La période d’interdiction de broyage et fauchage ne doit pas être confondue avec les règles liées à la valorisation des jachères dans le cadre de la PAC.
Pour être prises en compte au titre de l'écorégime, les jachères doivent être déclarées IAE(*) . Si elles sont en place depuis plus de 5 ans, cela évite également leur conversion en prairies permanentes. Pour être déclarée IAE, une jachère ne doit faire l'objet d’aucune valorisation (pâture ou fauche) et d'aucun traitement phytosanitaire sur l'ensemble de la période de présence obligatoire, du 1er mars au 31 août pour les jachères herbacées classiques et du 15 avril au 15 octobre pour les jachères mellifères.
Telepac (*) Téléservices des aides à la PAC
PAC (*) : Politique Agricole Commune
Adventices (*) : Plante qui pousse spontanément dans un milieu aménagé. On parlait avant de mauvaises herbes.
IAE (*) :(infrastructures agroécologiques)
Source : Réussir / Marie-Christine Bidault
https://www.reussir.fr/grandes-cultures/broyage-des-jacheres-quelles-dates-dinterdiction-en-2026
Méthanisation et crise pétrolière
La méthanisation est un procédé permettant d'obtenir du biogaz à partir des lisiers ou des résidus de récoltes. Ce n'est pas le métier de base des agriculteurs mais ils peuvent trouver là une valorisation supplémentaire à leur travail et retrouver une rentabilité bien souvent perdue.
C'est une affaire collective. Les investissements étant assez lourds, bien souvent ce sont plusieurs agriculteurs qui se regroupent pour créer une telle infrastructure comme par exemple à Blajan en Haute-Garonne où 11 agriculteurs se sont regroupés.
Bertrand Loup, l'un d'eux, explique que c'est le moyen de préserver leur exploitation sans avoir "besoin de s'agrandir et de bouffer les voisins".
Selon Pascal Grouiez, professeur d'économie écologique à l'Université Paris Cité, le procédé de méthanisation, connu depuis la fin du 18e siècle, s'est beaucoup développé depuis 15 ans sous une forme épurée afin de pouvoir l'envoyer dans les réseaux de distribution.
L'Etat y voit une énergie renouvelable en alternative au gaz importé et d'ailleurs la subventionne en fixant des tarifs garantis sur 15 ans Cela convient parfaitement à Baptiste Sarraute, un des 11 agriculteurs associés.
"Du jour au lendemain, tout bascule, (...) rien n'est fixé sur plusieurs années, alors que pour la métha, on a un prix de vente sur 15 ans".
Comme bien souvent chez nous un des soucis vient de la population locale qui craint des nuisances olfactives ou des embouteillages liés au transports. C'est vrai pour les méthaniseurs comme pour les prisons ou autres investissements lourds, on veut bien des infrastructures nouvelles mais chez les autres.
Au sein de la profession cela fait également débat comme le fait remarquer Céline Argentin, présidente de France Nature Environnement Occitanie Pyrénées.
"Si les agriculteurs étaient moins mal en termes de revenu, pouvaient prendre trois semaines de vacances et avaient un revenu digne de ce nom, certains ne se tourneraient pas vers la méthanisation".
Autre avantage de taille, la méthanisation permet à l'agriculteur de mieux gérer son temps et même d'en gagner et lorsqu'on sait le temps passé quotidiennement au travail, le gain est appréciable. Lisier et fumier sont pris directement sur l'exploitation par un employé, libérant ainsi du temps toujours précieux.
Baptiste Sarraute, qui a repris la ferme familiale en 2020, l'explique très bien :
"On passait à peu près deux mois de l'année à épandre et transporter ces effluents".
Procédé de méthanisation à Blajan :
Le lisier et les résidus d'ensilage sont brassés dans des cuves de 3000 m³ à 60°C . 27 000 tonnes de biomasse sont traités annuellement, produisant 20 MWh(*) de bio-méthane ce qui représente la consommation en gaz d'une ville de 12.000 habitants.
De plus, le digestat, résidu du processus de méthanisation, grâce à l'azote contenu peut remplacer tout ou partie des engrais chimiques.
C'est là que la situation internationale intervient dans le processus. Les pays du Golfe étant les premiers producteurs d'engrais au monde, le blocage du détroit d'Ormuz a fait bondir le coût des engrais de 30 à 40 % depuis le début de la guerre américano-iranienne.
Objectifs de l’État :
Fin 2023 la France comptait 1911 unités de méthanisation. L’État prévoit de quadrupler la production d'ici 2030 et la décarbonation totale de la consommation de gaz d'ici à 2050.
Là encore les avis divergent. L'objectif est inatteignable selon Pascal Grouiez mais pour Bertrand Loup il n'y pas le choix "Il faut décarboner. Et si c'est pas nous, ce sera Total".
MWh(*) : Méga Watt Heure
Source : Web-Agri/AFP
https://www.web-agri.fr/methanisation/article/898686/un-site-de-methanisation-en-haute-garonne
Sur ces quelques mots je vous dis à bientôt
Gastronomiquement Votre, Lucullus
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